[à voir] Jodorwski’s Dune, à la croisée des chemins

RVA finale
Publié le 26/03/2106

J’ai découvert l’univers de Dune d’abord par le jeu vidéo, qui fut un grand moment dans ma vie de papa-gamer. Longtemps j’ai entendu parler de l’adaptation manquée du livre de Franck Herbert par Jodorowski dans les années 70 et ce documentaire de 2013, intitulé Jodorwski’s Dune, raconte comment la genèse de ce film fantôme a marqué en filigrane toute l’histoire du cinéma hollywoodien.

Jodorwski, c’est avant tout le cycle de l’Incal, réalisée avec Moëbius, puis Janjetov, certainement la meilleure bande-dessinée qui ait jamais été faite, avec son fameux corollaire La Caste des Méta-Barons. Mais l’Incal, c’est d’abord le recyclage pur et simple de ce Dune, qui n’a jamais pu être tourné faute de financements. Le projet sera finalement confié à David Lynch avec tous les désastres que l’on sait. Mais on peut se laisser aller à imaginer ce qu’aurait pu être cette adaptation à la Jodorwski, hyper mystique, qui se voulait reproduire les effets du LSD sur l’audience, avec la musique des Pink Floyd et de Magma, Dali en empereur galactique, Mick Jagger en Feyd Rautha, Orson Welles en Baron Harkonnen et David Carradine en Duke Leto Atreides !
Le documentaire prend la forme d’une longue interview illustrée de Jodorwski et des contributeurs encore vivants au film, dont certains ont marqué par la suite l’histoire du cinéma. Je pense notamment à O’Bannon et H.R. Giger, qui ont fait rien de moins qu’Alien… Tout ça m’a fait penser à l’influence qu’a pu avoir Valérian et Laureline sur le science-fiction hollywoodienne. Tout le monde se dispute les influences sur Star Wars on dirait !


Pendant le tournage, Jordorowski a retrouvé son ancien producteur, le français Michel Seydoux, avec qui ils ont tourné par la suite « The Dance of Reality« , le premier film de Jodorowski en plusieurs décennies, et qui vaut vraiment le coup d’oeil si vous aimez son œuvre. C’est un film beaucoup plus abouti et accessible que ses films précédents (j’en reparlerai), qui évoque sa jeunesse au Chili. Brontis Jodorowski, le fils, qui aurait d’ailleurs dû incarner Paul Atreides dans Dune, joue ici le rôle de son propre grand-père.


Justement, à la lumière des autres réalisations de Jodorwski, on peut se demander ce que ce Dune aurait été si il avait été poussé jusqu’au bout. Jodorowski, en tant que cinéaste, est souvent qualifié d’auteur « culte ». Quand j’entends l’expression « film culte », mon traducteur à concept bobo-occidental me dit « attention danger !!! », à l’instar de certains mots tels que « traditionnel », « authentique » voire « culturel » sinon « pédagogique » – autant d’étiquettes dont il faut se méfier, à mon avis, une seule d’entre-elles – « politique » – les résumant bien toutes.

Sur la notion de « film culte »

Quand parle-t-on de « film culte » ? Au niveau personnel, on dira ça au sujet d’un film qui ne fait pas l’unanimité mais qu’on a quand même bien aimé, et pour lequel on connait un, sinon deux groupes de personnes (avec de vraies filles dedans) qui partagent le même sentiment, avec la bénédiction de l’autorité supérieure d’un quelconque critique de cinéma ayant pignon sur rue. Soit. On pourrait dire ça de beaucoup de films.


Mais le « film culte » a ceci d’avantageux qu’il permet de se rendre intéressant en d’affirmant une différence. Le « film culte » offre en effet quelque chose qui dérange, qui irrite. Celà peut être un grand nombre de défauts visibles, un fort sentiment de régression infantile, une « poésie » hermétique à la limite de l’incompréhensible, un engagement politique caricatural, une violence, une grossièreté particulièrement crue… Ranger le film dans la case confortable du « film culte » permet d’éclipser le problème et de le dépasser, au moins en apparence. On notera que la liberté d’expression est souvent bonne pour ceux qui n’ont rien à dire.


Du point de vue de la société de consommation, la notion de « film culte » est exploitée par les marchands pour nous refiler des daubes en pagaille. Ainsi, l’édition DVD de « Les Vécés étaient fermés de l’intérieur » affichait un bandeau en lettres d’or stipulant « le film culte que le monde entier nous envie ». Rien que ça ! Je veux bien que ce soit le premier coup d’essai de Patrice Leconte, célèbre auteur des Bronzés… et de Ridicule, mais n’ai pas pu regarder le film plus de 10 minutes, ce qui est rare car je suis bon public.


Idem pour « l’immense » The Rocky Horror Picture Show. Quand on dit « film culte », on pense forcément à celui-là, qui est projeté de façon rituelle dans certaines salles de cinéma sans discontinuer depuis plus de 40 ans ! Mais en ce qui me concerne, un quart d’heure, c’était déjà trop… et pourtant je suis un grand fan de Queen


Bref, « film culte » n’est pas forcément synonyme de « film nul » mais se résume souvent à un film de série B un peu halluciné sorti dans les années 70, dans l’esprit des films de Terrry Gilliam, qui tiennent quand même le haut du pavé avec Brazil. A côté, les vieux films de Jodorowski, des Midnight Movies pratiquement inregardables, font quand même pâle figure. Mais ils sont bel et bien les produits d’une sous-culture avec un message philosophique et mystique fort.

L’idée du « film culte » est là : il contient un secret, partagé par un petit nombre de membres, et qu’il faut aller chercher par une initiation somme toute très accessible, celle du visionnage. Un auteur tel que Tarantino, dont je ne suis pas du tout fan (je n’ai jamais compris l’engouement initial pour Pulp Fiction), a bien su exploiter cette tendance, cette lame de fond cinématographique, en lui enlevant cependant sont aspect ouvertement mystique, bref, en l’occidentalisant et en le rendant commercial.


Pour finir, je pense que Jodorwski’s Dune et The Dance of Reality sont deux films intéressants et aboutis, à voir conjointement, si vous aimez l’auteur, et ce même si vous avez été déçu par ses premiers films. Que la lumière soit !

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8 réflexions sur “ [à voir] Jodorwski’s Dune, à la croisée des chemins ”

  1. punaise tu m’as redonné envie de me replonger dans l’Incal… à 79€ le coffret, cela pique ! De même que la caste des Meta Baron, découvert trop jeune malheureusement ! Faudrait que je retente maintenant avec mes yeux d’adultes.

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  2. Y’a toujours les bibliothèques… Près de chez moi, ils y sont tous en intégral. Attention, il y a une édition « remasterisée » de L’Incal qui date de la fin des années 90 ou du début des années 2000 et qui est de qualité passable, avec des couleurs trop flash et des lissages trop photoshopés. L’édition originale, qu’on peut retrouver depuis la disparition de Moëbius, est bien meilleure. « Avant l’Incal » est très réussi également (le dessinateur est un véritable artiste), plus engagé philosophiquement et politiquement, et m’a beaucoup marqué, peut être davantage que l’Incal. « Après l’Incal » a été un fiasco, hélas.
    Pour les MétaBarons… J’avais découvert ça avec des potes à la bilbio municipale et si eux étaient fans, j’avais extrêmement détesté à l’époque, tout comme les mangas en général (Bastard et Akira en l’occurrence) comme quoi on peut se tromper. Mais je pense que les MétaBarons sont clairement au dessus du lot, pratiquement de la qualité d’un Enki Bilal. Toi qui aimes l’univers d’Alien et la SF en général, tu ne peux qu’être séduit.

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  3. c’est marrant, pour moi un film culte était le contraire de ce que tu décris : un film qui met tout le monde d’accord!
    Quoiqu’il en soit, toutes ces choses qu’on lit autour de Jodorwski’s Dune donne envie d’y jeter un coup d’œil, ne serait-ce que pour ma culture personnelle 🙂
    Et ces commentaires qui parlent d’incal et de caste des Meta Baron m’a replongé dans mes souvenirs d’étudiants du temps où j’ai découvert et lu tout ça à la B.U. de la fac ^^

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  4. Héhéhé – c’est justement la définition qu’on se fait de « tout le monde » que je remets en question dans cet article : aucune œuvre d’art quelle qu’elle soit ne peut faire l’unanimité. Nous avons une vision du monde fragmentaire basée sur notre propre expérience, et tendons forcément à la généralisation, mais nous manquons quelque part d’objectivité. Finalement, on voit le mot « culte » pour désigner tout et n’importe quoi, et évidemment à but commercial, pour faire vendre (finalement, les commerciaux exploitent intelligemment le rapport de l’occidental avec son petit nombril).
    Bref, tu peux voir Jodorwski’s Dune, tu ne perdras pas ton temps… surtout si tu as aimé les BD…

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    1. Bonne définition du terme « culte », chacun voit midi à sa porte, comme dirait l’autre ! Mais notre espèce n’empêche pas (hors catégorisation d’une aire culturelle : occident, orient…) de se retrouver autour d’oeuvres que l’on considère d’importante dépassant une origine, un pays : l’UNESCO n’en est-il pas la preuve, dépassant ce cloisonnage géographique ?

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  5. Mouais, je ne sais pas si l’exemple de l’UNESCO est le mieux choisi – à mes yeux, des organisations étatiques et supranationales (qui pérennisent intentionnellement une certaine forme de suprématie occidentale, suscitant de plus en plus la méfiance) et qui contrôlent l’art et la culture, c’est devenu un paradoxe, une contradiction dans les termes : on n’est plus au temps des grands mécénats dans le type des Médicis, l’art se doit désormais d’être contestataire envers l’autorité, et devient de ce fait très ambivalent, car la culture est fortement subventionnée par l’état, devenant « bras armé » de celui-ci (déverser de la culture, dixit Franck Lepage, pour contrôler les masses). D’autant qu’il y a quelques temps, je suis allé à Lyon, et une trentaine de kilomètres avant d’arriver, il était stipulé que la ville était « classée au patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO ». Je te raconte pas dans quel contexte le panneau était affiché : en pleine zone industrielle, au milieu des raffineries de pétrole ! Et puis sans dec’… pourquoi Lyon ? Je cherche encore… !

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    1. Alors là, foi de Lyonnais, je ne peux laisser passer une telle infamie ! Lyon ? Mais en raison d’un coeur historique flamboyant : Cathédrales à foison (St Jean ou Fourvière), vieux Lyon (dont les fameux traboules de la Renaissance)… pour résumer la ville à un patrimoine au pluriel de l’Antiquité à l’époque contemporaine qui se superpose (ici le détail http://www.patrimoine-lyon.org/index.php?lyon=particilarites-du-site). Ensuite, je pense qu’il ne faut pas se fourvoyer dans les buts de l’UNESCO : si au départ l’Occident a eu sa part, de nos jours ce dernier est largement dépassé par les pays en développement : d’Angkor au Cambodge (sauvé grâce à la protection de l’UNESCO) ou encore le Brésil (pour te donner un ordre d’idée 19 classés et 24 en attente contre 41 sites inscrits pour la France). De plus, je pense, que la place de la culture n’est pas limitée aux seuls pays occidentaux (la protection du patrimoine brésilien date de 1930 contre 1913 pour la France), elle a joué (et joue encore) une place essentielle dans l’identité des pays, qu’ils soient occidentaux ou non. Pour ma part, je trouve que l’Occident est de plus en plus distancé (juste logique des choses) et retrouve une place parmi tant d’autres dans le jeu des nations. Pour finir, dire que la culture est une arme pour l’État, je serais plus mesuré que toi : franchement quand tu vois le moins-disant culturel général, je serais plus pessimiste (la pingrerie de notre État et le financement de projet éducatif … combien de classes ont visité Paris? Les sièges de nos institutions républicaines ?) ou encore le fait que 15% de la population française soit à plus de 20 mns d’une bibliothèque (voire 30% dans certaines zones rurales), on a de la marge pour une vraie politique culturelle (d’après l’IG du ministère de la culture)

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  6. Que reste-t-il de l’antiquité dans cette mégalopole urbaine remplie d’immeubles et d’usines, où circuler / se garer est un défi en soi ? Il faut avoir une sacrée imagination. Mais bref, ça n’enlève rien au rayonnement culturel majeur de cette ville. De là à dire qu’elle est classée par l’UNESCO, pour moi ça demeure un mystère.
    Je n’ai pas dit que la culture était limitée à l’occident, mais que l’UNESCO est clairement un outil de l’occident : heureusement tout ce que fait l’occident n’est pas MAL, bien au contraire… ! La protection de sites historiques que tu évoques au Brésil, au Cambodge, mais aussi en Egypte, en sont des preuves flagrantes – et ce en totale opposition avec cet Etat Islamique (mais pas que lui…) qui fracasse le patrimoine de l’humanité pour débarrasser cette dernière de son passé, et faire de la religion l’alpha et l’oméga : le passé, et donc l’avenir, de ses fidèles. L’oubli, c’est la garantie pour l’homme de l’asservir à son malheur. J’aime bien ton expression de « moins-disant » culturel général, à ce titre.
    Et OUI j’entre volontiers dans le débat sur la culture française défaillante, où le projet de dédier 1% du PIB à la culture a été rangé dans les tiroirs depuis longtemps. Cependant, on ne peut que constater des largesses étranges dans certains secteurs : il suffit de voir l’accent mis sur la ville de Paris – justement – pour s’en convaincre (la plupart des jeunes de Meaux ou de Mantes la Jolie n’ont jamais foutu les pieds à la capitale, à 50 bornes, alors des provinciaux, tu penses !). Mais en dehors de ça, je trouve la médiathèque de ma petite ville de 4000 âmes, vivier régional à logement sociaux, bien pourvue et incroyablement moderne, alors qu’à peine 15% de la population est solvable. Je pense au MUCEM à Marseille, concentration de fric incroyable, qui a boboïsé le quartier de la Joilette. La culture « d’état » n’a rien de systématique, certes, mais elle cible certains projets de façon stratégique et parfois incompréhensible. Il s’agit bien souvent de vastes écrans de fumée, et, tu as raison, on est bien loin d’une vraie politique culturelle, en dépit d’un patrimoine riche, c’est dommage ! La culture subit un formatage par l’argent et par la politique – tout ce qui ne passe pas par ces deux pôles est bien souvent condamné au désert ou à la non-représentation. La culture sépare plus qu’elle ne réunit, donc. Je te conseille l’excellente conférence ci après :

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