[A voir] Vice-Versa : entre philo, psycho ou neurologie ?

Vice-Versa (en anglais : Inside Out) est le dernier film d’animation – et sans conteste le meilleur – du studio Pixar. A l’instar d’un Matrix, qui a bouleversé la philosophie occidentale, il me semble que ce film a le potentiel de faire date dans le domaine de la psychologie. En effet, dans une société toujours plus superficielle, ce n’est pas tous les jours qu’on entend parler de l’importance de la vie intérieure.

Comme beaucoup de dessins animés, Vice-Versa a ses forces et ses faiblesses et le fait de la catégoriser comme divertissement pour la jeunesse a tôt fait de discréditer son contenu pourtant riche et ouvertement orienté « psy ». Mais n’en était-il pas de même avec le premier Matrix qui, sous couvert d’un film d’action hollywoodien de seconde zone, nous offrait une recherche ésotérique teintée par une ambiance de fin de siècle ? Ésotérisme et psychanalyse sont concomitants et tout autant discutables, certes… Un Fight Club a peut-être tout autant de potentiel, quand on y pense – encore que le concept de dédoublement de personnalité sur fond de révolution sociale soit désormais galvaudé, rien de plus normal au vu d’un occident en pleine déconfiture psychique depuis bientôt deux siècles !


Mais bref, tout dépend de la façon dont on considère l’interpénétration des disciplines que sont la philosophie, la psychologie et la psychanalyse aujourd’hui. L’écrivain allemand à succès David Precht considère qu’on ne peut plus séparer ces disciplines de la neurologie, qui rejoint désormais la recherche millénaire des fondements de l’esprit humain, mais par le versant strictement scientifique. Vice-Versa est en ce sens un OVNI dans le monde du dessin-animé familial car il traite le problème sur un ton artistique et léger. Encore ne faut-il pas tout prendre au pied de la lettre.

Un film à plusieurs niveaux de lecture


Vice-Versa
est un dessin animé idéal pour papa-gamer car tout comme avec la série des Shrek (surtout le premier) il propose deux niveaux de lecture : l’un, divertissant, pour les enfants et l’autre, plus réflexif, pour les adultes, conscients des codes narratifs et autres clins d’œil culturels. Le premier Shrek mettait ainsi explicitement en scène des dynamiques psychanalytiques du contes de fées si chères à Freud, dont Onfray a suffisamment dénoncé l’imposture pour ne pas en refaire le procès ici. Or, avec Vice-Versa, on entre carrément dans la dimension scientifique du fonctionnement de la conscience, de la manière dont on se la représente populairement à notre époque, et en celà, il s’agit d’une première. En plus, le film met carrément en scène une console, au sens propre du terme, que manipulent les différents personnages-émotions de Riley : on est clairement dans un jeu vidéo, le grand jeu vidéo de la vie, le bon vieux Deus Ex Machina par excellence.


Vice-Versa n’est pas didactique pour autant. A l’instar d’Interstellar (rhô l’anaphore) décrit sur ce blog par Octo, le film joue beaucoup sur la corde sensible de la relation père-fille (et parent-fille de façon générale). Le dessin animé utilise, forcément, des personnages attachants, simplistes et haut en couleurs. Mais peut être trop simplistes ? Trop tranchés ? Ce n’est pas pour rien : le film s’efforce de démontrer que la fin de l’enfance « à l’occidentale » se fait par l’intégration et l’acceptation de la nuance. Vaste programme en ce qui concerne certaines de mes collègues de boulot.


Si l’on y réfléchit bien, Vice-Versa raconte l’histoire très banale d’une tentative de fugue qui échoue et ne débouche sur rien. Mais le postulat du film est très intéressant : pour une si petite aventure (qui aurait d’ailleurs pu tourner au drame) qu’est-ce qu’il s’en passe, des choses, à l’intérieur d’un seul être ! Car Vice-Versa, c’est surtout l’idée que l’individualité est fragmentée en instances multiples, ce qui rejoint par ailleurs les postulats de la recherche scientifique actuelle : il suffit de voir une IRM pour se rendre compte que le fonctionnement du cerveau « conscient » ne se résume pas à la glande pinéale, à une seule zone ultime. Aussi, contrairement à ce que soutiennent les religions monothéistes (et qui en ce sens ont fait énormément de mal), la conscience n’est pas monolithique.


Le personnage de Riley est intéressant du fait qu’il mêle des émotions à la fois féminines (joie, tristesse, dégoût) et masculines (peur et colère). Ses parents, dont on entrevoit parfois la vie intérieure, ont les mêmes émotions mais uniquement sous des traits masculins pour le père et féminins pour la mère. C’est d’ailleurs le cas de tous les personnages, très drôles, que l’on voit à la fin du film. Caricaturaux, ils ne sont sont définis que par une seule émotion, qui a pris le dessus sur toutes les autres, qui ont la même apparence qu’elle (le chauffeur de bus n’est composé que de « colères » !). Mais il ne faut pas oublier qu’au début du film, Riley est gouvernée par « joie », plus grande que les quatre autres, et qui réprime « tristesse », dont le rôle sera pourtant crucial. « Joie » veut faire de Riley un être monolithique à l’instar de tous ces personnages caricaturaux mais son voyage initiatique à travers la conscience va remettre chacun à sa place. A la toute fin, il y a un petit côté travail d’équipe et synergie utilitaire bien compartimentée à l’Américaine qu’un film comme Oblivion, pourtant assez plat, fait bien de critiquer !

Un fond psychologique ancien mêlé de préoccupations modernes


Vice-Versa
rappelle l’idée intéressante que, malgré le fait que la conscience ne soit pas monolithique, les émotions humaines sont limitées en nombre. On ne peut développer ou inventer de nouvelles émotions. Donc, d’une certaine manière, on peut les lister. Au XIX siècle, le psychologue Wilhelm Wand définissait trois oppositions centrales : envie et dégoût, excitation et blocage, tension et solution. Ce schéma a été repris et développé dans les années 1920, établissant 12 éléments de la personnalité primordiaux (en miroir des 12 apôtres du nouveau testament, qui ne sont d’ailleurs probablement qu’une fiction psychologique à l’instar des personnages de Vice-Versa) : bonheur, tristesse, colère, peur, dégoût, gratitude, honte, amour, fierté, pitié, haine, effroi. Le célèbre psychologue Paul Ekman a par la suite retiré la tristesse de cette liste et y a ajouté mépris, satisfaction, soulagement et culpabilité.

Pas de panique : tout celà n’a rien d’universel, ne serait-ce que par la langue elle-même, qui véhicule tous ces concepts de façon parfois indiscernable, ce qui est à tout à l’honneur de la linguistique. Un pygmée africain, même s’il ressent du bonheur, n’a pas les mêmes moyens d’expression qu’un allemand ou qu’un chinois. En tant que film d’animation, Vice-Versa utilise une autre langue, celle des images et celle du conte pour enfants. Et celà implique nécessairement le monde capitaliste et occidental, sans lequel le cinéma n’existerait tout simplement pas. Vice-Versa n’est d’ailleurs pas en reste : la critique de la publicité récurrente avec « l’ami de dents » rejoint ce que j’en pense sur le temps de cerveau disponible des jeunes et des moins jeunes d’aujourd’hui.


Vice-Versa met en scène de nombreuses métaphores de la neurologie à travers la spatialité, le paysage traversé par « Tristesse » et « Joie » : la mémoire à long terme, l’abstraction, l’oubli, pour ne citer qu’eux. Les souvenirs eux-mêmes sont thématisés à travers des boules qui font penser aux tablettes tactiles qu’on fait défiler avec le doigt. Par ce petit détail pas tellement anodin, le film s’ancre volontairement dans son époque. C’est que les schémas mentaux psychologiques sont également mis en scène avec des symboles plus « archaïques » : le train (à vapeur) de la pensée, le studio (à la vas-y que j’te pousse) des rêves, la prison (lugubre) du subconscient. Le film choisit ses métaphores à dessein et on ne peut que déplorer le rôle inepte du subconscient (la prison, donc) dans Vice-Versa, qui ne sert qu’à réveiller Riley, agissant comme un « Mr Hyde » très opportun et très anglo-américain dans son cloisonnement systématique. Dans la psychanalyse, le subconscient gouverne l’individu et le soumet, au détriment du libre arbitre ! On sent que Vice-Versa n’a pas voulu aller dans cette direction très discutable pour l’homme moderne avide de ses choix supposés libres.

Un film qui mettrait d’accord psychologues et neurologues ?


Vice-Versa
raconte, au final, la déchéance de « Joie », qui attriste les papa-gamers qui voient, par procuration, leur petite chérie passer de l’enfance à l’adolescence (âge horrible), mais qui reflète pourtant une réalité neurologique qui touche également les adultes. Ce que le film veut dire, c’est que tout être humain est incapable de maintenir un état mental stable et perpétuel : les récepteurs de neurotransmetteurs (acétylcholine, dopamine, sérotonine, noradrénaline) du cerveau finissent par se fermer, faisant disparaitre la magie et l’euphorie que ces derniers suscitent au gré de notre vie empirique. Ce n’est d’ailleurs pas plus mal, car trop de ces neurotransmetteurs ont un effet néfaste sur nos relations sociales et nous coupent du monde (à l’instar des drogues et autres jeux vidéo… oups ! Je sors).


Le message de Vice-Versa est au final très positif : Riley apprend la nuance, elle se crée de nouvelles îles du moi. Les lois d’autrefois ne sont pas immuables, les dix commandements et la charia sont abrogés, l’apostasie est de mise, et la vie continue. Pourtant, la dynamique de la fugue avortée nous rappelle que la libération radicale à l’occidentale n’est pas forcément un gage de bonheur : la modification se fait dans un cadre strictement limité, celui de la famille (voir ce que j’en ai dit sur le film des Lego par opposition à Minecraft).


Vice-Versa montre – et c’est en ce sens qu’il fait se rejoindre philosophie, psychologie et neurologie – qu’il est impossible de vivre parfaitement en harmonie avec soi-même. Tout vivre au moment présent façon Carpe Diem est impossible, se fier à ses seules émotions et prolonger volontairement la suprématie d’une émotion sur une autre conduit nécessairement à la catastrophe. « D’un point de vue neurochimique, c’est de vouloir faire l’exception la règle » dit David Precht. Le bonheur est à ses yeux une île dans l’océan de notre vie. Dans Vice-Versa, la solution se trouve dans le métissage des émotions : les émotions sont capables d’apprentissage, et, toujours selon Precht, c’est là seulement que réside notre libre arbitre.


Pour finir, on peut rester très critique par rapport à la vision centraliste de Vice-Versa, étant donné que les cinq émotions règnent de façon aristocratique dans ce bloc central lumineux qui surplombe tout le reste du cerveau. Le personnage de Bing Bong, très marquant, est presque aussi présent que les autres personnages principaux. Il ajoute une dimension exclusivement sociale au film, où la hiérarchie joue un rôle dans la psyché (et du coup justifierait une hiérarchie dans le réel et ferait la critique d’un anticommunisme nécessaire ?). En effet, Bing Bong, voué à disparaître, à un côté Charlie Chaplin, acteur démodé en berne, qui passera à deux doigts de la prison du subconscient (tout aussi démodée que lui d’ailleurs). Les cinq émotions  ne sont pas du même monde que lui et sont isolées dans un bunker, ignorantes de tout ce qui se passe dans le cerveau, flottants telle une lumière au dessus du vide et régnant sur la matière grise de façon très religieuse. En neurologie, il n’existe pas de zone correspondant strictement à cet état de fait et il va nous falloir l’accepter tôt ou tard. Comme avec la disparition de Bing Bong, celà ne nous empêchera pas de vivre, mais nous emmènera toujours un peu plus loin…


C’est la fin de ce dossier, qui, je le sais, sera peu lu car tellement de bonnes choses ont été écrites sur ce film par des journalistes officiels ! Alors merci d’être arrivés jusqu’ici. Sachez seulement que l’édition DVD de Vice-Versa est très bonne. Le court métrage Lava, diffusé en salle avant le film, comme pour tous les Pixar, est présent, mais vient après le film, ce qui lui donne étrangement plus d’intérêt (et fait plaisir à vos gamins qui disent « encore » / « un autre ») ! Il y a également un court métrage inédit sur le petit copain de Riley, prolongeant le film de quelques minutes… A voir pour les plus patients.

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5 réflexions sur “ [A voir] Vice-Versa : entre philo, psycho ou neurologie ? ”

  1. Impressionnant ton analyse, profonde comme d’habitude. Mais les dites sciences de l’inconscience ont toujours eu pour moi une image de pseudo science… car très vague et tellement liées à des paramètres relevant de chaque individu. Comme l’histoire qui est une « enquête » ou les mathématiques, le concret est plus rassurant car démontrable.

    Par contre, le film est récent ? Car il est passé sous mon contrôle radar ! Tu le conseillerais pour quel âge ?

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  2. Tous âges. C’est un film pour gosses – peut être 5 ou 6 ans ?

    La psychanalyse est évidemment une pseudo science, une secte qui, comme le christianisme, a réussi, et qui aujourd’hui a pénétré presque tous les milieux. Celà n’empêche pas d’y voir une volonté de soigner des maladies mentales, qui marche, parfois… ? Bien qu’en psychologie on évolue en terrain miné aux contours flous (le cerveau est encore une terra incognita), on ne peut qu’être surpris par les fortes similitudes existant dans l’imaginaire humain d’une société donnée (n’allez pas non plus faire de la psy de divan à des zoulous) ! Et puis c’est normal qu’on craigne la théorie selon laquelle on est pas maître chez soi alors que nous, modernes, nous sentons enfin (faussement) « libres » après 2000 ans de tyrannie monothéiste. Loin de réenchanter un monde devenu individualiste à l’extrême, la psy nous indique simplement que rester dans le concret, le scientifique et le matériel n’est pas tenable pour l’être humain – sinon illusoire. Le film Vice Versa nous montre bien ce processus là, et comment la notion de famille peut sauver l’individu.

    Mais bref, en Inde, les « sciences » de l’inconscience ont été explorées depuis plusieurs millénaires sous l’appellation « Yoga » que l’occidental a transformé en vague exercice physique. Un excellent dessin animé, « Avatar le dernier maitre de l’Air », dans l’épisode « Le Gourou » (S02E19), décrit ce qu’il en est vraiment. A voir pour la culture personnelle, car c’est tellement rare qu’une série (cf Bob l’éponge, Wubbzy, Robocar Poli) apprenne quelque chose d’important !

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  3. Remarque annexe : l’histoire est une discipline très particulière et sujette à controverse (il suffit de voir le révisionnisme qui sévit et sévira encore), au moins autant que la psychologie ! Dans ces domaines, on ne peut que « se parer » de vertus scientifiques (Carbone 14 et IRM, même combat), le diable est ensuite dans les détails et dans l’instrumentalisation des données. Après il ne faut pas mettre tous les oeufs dans le même panier, c’est clair. On peut rire des Alchimistes, à tort, n’empêche que sans cette pseudo science, la chimie n’en serait pas arrivée à un tel niveau si rapidement.

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  4. Peu lu certes (quoique?) mais sache que c’est toujours un plaisir de lire tes analyses pleines d’introspection, de bon sens et qui sortent des sentiers battus !
    Au hasard la délicieuse assertion ==> « Vice-Versa rappelle l’idée intéressante que, malgré le fait que la conscience ne soit pas monolithique, les émotions humaines sont limitées en nombre » ^^
    En tout cas un bel article que je rejoins en disant que pour moi je trouve que Pixar atteint les sommets de son art (qu’il avait tutoyé avec La Haut)
    Nous ne sommes plus devant un dessin animé poussé sur les écrans dans un simple but mercantile et de divertissement mais bel et bien devant une oeuvre à part entière avec un propos rarement abordé au cinéma
    A également rapproché des idées de cher Carl Gustav Jung qu’en penses-tu ?

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    1. Complètement ! Je pense d’ailleurs que Vice-Versa est plus Jungien que Freudien à bien des égards, par exemple, il n’est pas centré sur la sexualité comme pricipe unique et central. Jung s’est intéressé aux grands archétypes de l’imaginaire humain et a essayé d’en donner une image fédératrice, on retrouve cette idée dans la personnification des émotions. Je pense néanmoins que la comparaison s’arrête là car les psychanalystes mettent (et sans doute à raison !) l’inconscient au dessus de tout, ce qui n’est pas le cas dans le film. Les expériences scientifiques modernes ont tendance à prouver que le conscient est la dernière roue du carrosse (voir John Dylan Haynes et ses travaux : passionant) !

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