[A voir… ou a lire ?] A Game of Thrones : quand la série dépasse le roman

La saison 5 de A Game of Thrones vient de commencer. Ayant lu les 1500 pages du roman en anglais l’été dernier, j’ai attendu de laisser passer les quatre premiers épisodes pour rendre mon verdict. Je vous rassure tout de suite : il n’y aura pas de spoilers sur le livre dans cet article.

Il est manifeste que A Game of Thrones s’impose comme une des plus grandes séries jamais créées. Ayant lu les quatre premiers livres avant de découvrir la série, je trouve les personnages extrêmement bien brossés. Le premier volume était sorti en 1996, date à laquelle était également sorti l’excellent Heroes of Might and Magic II qui rendait déjà hommage à l’univers de Martin, et c’était une toute autre vision de la fantasy qu’on avait alors, et que l’on retrouve dans les portraits de l’encyclopédie du site très ancien de la Garde de Nuit.

Eddard Stark : c’est quand même une autre dégaine que Sean Bean.

Entretemps est sorti Le Seigneur des Anneaux, qui a fait date, et que je considère personnellement comme raté à cause de ses personnages, justement.

Non, Aragorn ! Tu es supposé être un numénoréen de plus de 80 piges ! Tu n’es pas censé être un bellâtre fougueux  et arrogant juste pour les besoins de la cause commerciale : maintenant on voit ta gueule de B.G. partout !

C’en était donc fini de cette fantasy rétro. A Game of Thrones surfe sur cette nouvelle vague, rehausse le niveau, et nous propose un univers certes baroque, mais bien senti. La version originale montre, du reste, un réel effort au niveau linguistique, la majorité des acteurs étant britanniques. Il fallait bien ça pour donner du charme à une série américaine… qui n’a pas été récompensée à sa juste valeur.

De l’humour Brit et décalé, comme j’aime (Lannister) – arf !

La première saison était très proche du premier livre, même au niveau des dialogues. Le roman de Martin, pour ceux qui l’ignorent, est découpé en chapitres, chaque chapitre portant le nom d’un personnage, et racontant l’histoire selon son point de vue. On se rend ainsi compte que des personnages qu’on croyait méchants avaient leurs motivations. Je vous conseille d’ailleurs la traduction française, qui est d’excellente qualité.


Au fil des saisons, la série se démarque du roman, en escamotant certains passages, heureusement, car les romans sont très longs et détaillés. Je pense notamment à la longue errance de Brienne à la recherche des filles Stark, qui dans le livre ne débouche… sur rien : on la croit même morte !

De nombreux personnages secondaires sont escamotés et remplacés par des personnages de premier plan : dans le livre, Jaime Lannister reste d’abord à King’s Landing, obsédé par le fait que sa sœur ait couché avec tout le monde : ils finissent pas se haïr. Ensuite, il part en campagne pour faire plier les derniers châteaux résistants au Roi Tommen, passage pourtant intéressant. Ce n’est donc pas lui qui tente l’extradition de Myrcella avec Bronn (image ci-dessus). Ceci est vrai pour plusieurs autres personnages et permet de simplifier la trame. Du reste, je note la curieuse disparition de Lady Coeur de Pierre de la série, et rendant le personnage de Béric Dondarrion complètement obsolète. Etrange…

Cersei magouille dur

Le livre 4 était focalisé sur la montée des fanatiques religieux appelés « moineaux », le livre 5 montre leur accession au pouvoir, qui est brillamment rendue dans la série. On ne sait pas encore où Martin va nous mener, mais on sent que le feu d’une guerre civile  couve.

Le premier flashback de la série !

Le livre 5 nous mettait souvent du côté de Cersei, en proie à ses obsessions, liées à la prophétie de la voyante qu’on voit en flashback au début de la saison. Elle en tire un regain de sympathie qui est intelligemment mis en scène dans la série lorsque les courtisanes de Margerey se foutent de sa gueule, Cersei retombant très vite dans ses petits travers de manipulatrice. On sent toutefois venir l’inceste avec son frère comme un élément essentiel de son impopularité grandissante (ce qui n’est pas le cas dans le livre, où elle couche avec tout le monde et devient alcoolique) ! Le personnage de Tommen est plutôt bien amené, pour le coup.

Les intrigues de Dorne, avec le prince Doran Martell et les filles d’Oberyn, me semblent bien mises en scène, étant donné que Martin a l’air de s’être un peu perdu de ce côté là dans le roman. Ce dernier insiste aussi sur la passivité de Doran, et lui donne au final l’image d’un habile diplomate qui contraste avec la fougue de ses nièces.

Varys a un rôle de premier plan au début de la saison et se montre ouvertement pour le retour des Targaryen (la rumeur court qu’il en serait un) alors que dans le roman il ne revient qu’à la toute fin pour nous révéler son engagement.

Le nouveau Aragorn ?

John Snow est de plus en plus starisé, son élection comme Commandant de la Garde est très réussie, et on sent son importance scénaristique croître. On ne voit plus trop son loup par contre…

Du côté de Daenerys, on sent, comme dans le roman, que son séjour à Meereen représente son épreuve de l’exercice du pouvoir : son personnage devient plus dur, plus pragmatique. La métaphore de la présence américaine en Irak est plutôt bien rendue. On peut cependant déplorer que les exactions des fils de la Harpie tournent presque ouvertement à la guérilla urbaine, alors qu’ils s’agirait plutôt d’actes terroristes nocturnes et clandestins. L’amourette entre Vers Gris et Missandeï, personnages très secondaires du roman, n’est pas très pertinente non plus.

Arya poursuit sa quête à l’instar du roman. La série a choisi de remettre en scène l’acteur qui joue Jaqen H’gar. Pourquoi pas.

Mais surtout, là où la série se démarque vraiment, c’est par le traitement de l’évolution de Sansa Stark, complètement absente du tome 5, et encore cachée par Petyr aux Eyrié et jouissant encore de son identité secrète. Tout ce qui se passe dans la série est complètement inventé, et c’est très surprenant pour le lecteur que je suis.

le Tome 6 : on l’attend ! On l’attend !

Que conclure ? Comme Martin écrit ses livres énormes très lentement, la série va être obligé de prendre sa propre direction. Le tome 6 ne sera pas pour 2015, et le roman est prévu en 7 tomes + un 8ème tome éventuel de conclusion. Aussi, la saison 6 promet forcément de n’avoir plus rien à voir avec le roman, si ce n’est sa finalité, que Martin a révélée aux producteurs. L’important n’est pas le but, mais le chemin, dit-on. Nous verrons bien où cela nous mène. Mais c’est sans précédent dans l’histoire d’une adaptation.

On peut être quasiment certains que la série l’emportera sur le livre, de par son exposition, sa facilité d’accès. Comme je l’ai dit, c’est là sa force : elle fera date dans les mémoires quoi qu’il advienne de par son niveau d’excellence, mais ne sera plus, à proprement parler, une adaptation : ce sera une œuvre en soi. Le livre sera réservé à une poignée de puristes dont je suis, et deviendra en quelque sorte le monde parallèle de la série. C’est assez dommageable. Mais le risque majeur est que la sérié télé se perde dans les conjectures de la « sérisation » américaine, qui rendent de bonnes idées (Californication, Battlestar Galactica, Heroes…) complètement insipides sur la fin.


Les Harry Potter sont d’excellents romans et ont donné de piètres films, mais le film l’a quand même emporté sur le roman : c’est le pouvoir de l’image. La nouvelle génération, non lectrice, n’aura pas envie de lire les bouquins, car aura vu et revu les films à chaque Noël : on peut les comprendre, quel intérêt ? L’image casse finalement un texte qui est beaucoup plus riche qu’elle. Comme je l’ai déjà raconté dans un autre article, Harry Potter délivre une clé de lecture du monde actuel très importante, et que l’on ne retrouve pas dans les films, qui font disparaître foule de petits indices importants au profit d’une esthétique gothique américaine discutable. Je vous encourage donc, Papa Gamers, à préserver vos enfants de ces films et à leur faire lire d’abord les livres. Ce sera dur, je sais… Au pire, montrez leur le premier film seulement… Et ruez vous vous-mêmes sur les romans A Game of Thrones, dévorez-les, ça vaut vraiment le coup. Surtout si vous n’avez pas encore vu la série, que vous brûlerez de découvrir. L’inverse ne sera point aisé, en revanche…

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4 réflexions sur “ [A voir… ou a lire ?] A Game of Thrones : quand la série dépasse le roman ”

  1. très bon compte rendu, et surtout pas aisé pour un fan des bouquins comme toi : car la série reprend les codes des livres, parfois l’enrobe par simplification narrative (et heureusement car les bouquins sont assez denses). Perso, je n’ai pas été choqué et même agréablement surpris comme je le fus avec (ton autre bête noire -compétences mises à part) « Bilbo » de Peter Jackson : que ce fut mauvais de se planter de la sorte sur un bouquin (pour enfant !) et de tenter de calquer ses films sur le seigneurs des anneaux et de l’adapter à « Bilbo le hobbit »… très lassant visuellement et tellement… chiant. Par contre, personnellement lecteur de Tolkien (et ceux avant le film, d’ailleurs combien on lu « contes et légendes inachevées » et le très lourd « Silmarillion » ??), j’ai apprécié la trilogie jaksonnienne (ha le Balrog !) et je l’a place à côté de Stars Wars en tant que films d’une culture geek, populaire et fantasy.

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    1. Concernant l’adapt’ de Tolkien, je fais volontiers polémique. J’ai lu presque tout son univers, en VO s’il vous plait, à part les merdouilles du genre Faerie ou autres recueils de chansons de Tom Bombadil. Disons que le film m’a en quelque sorte aidé à sortir de cet univers qui me sclérosait et m’empêchait de m’ouvrir à autre chose. On en revient au débat : la plèbe et les connaisseurs… ben pour moi c’était ça, aussi, les lecteurs de Tolkien : une confrérie d’initiés qui se reconnaissait en tant que telle, et trahie par Hollywood, qui a livré au monde tous les fabuleux secrets qu’il fallait aller chercher par l’effort de la lecture. Il ne faut pas oublier que the Lord… est un livre avant tout ENNUYEUX. C’est rien de le dire, c’est quelque chose de le lire. Autant j’ai beaucoup aimé le traitement visuel de certains lieux, comme Isengard ou Helm, autant je n’ai pas DU TOUT accroché aux personnages, à l’exception de Legolas, et de Pippin et Merry qui ajoutaient un peu d’humour là où il était difficile d’en mettre. Tolkien, c’est l’imagination au plus haut degré (tellement qu’il peut rendre dingue) alors que le cinéma tue l’imagination : je reprends ce débat sur le jeu vidéo pixellisé et hyper conceptuel d’autrefois contre les jeux qui deviennent plus que des films à force de réalisme. Pour finir, The Lord… a été tourné avec ces codes cinématographiques propres aux années 1990, surfaits, et qui me sortent par les yeux, et a donc plutôt mal vieilli, en somme. Je ne les ai vus qu’au cinoche quand ils sont sortis, plutôt mourir que de revoir ça en DVD/ version longue… et impossible de relire le bouquin derrière.

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  2. NEWS : grosse polémique sur le traitement du personnage de Sansa, qu’on pouvait évidemment anticiper en tant que lecteur, puisque cette dernière prend la place d’un personnage secondaire complètement anodin (Jayne Poole) à qui il arrive exactement les mêmes déconvenues. Honnêtement on le sentait venir et on pouvait difficilement voir les choses autrement à moins d’un retournement de situation hollywoodien qui aurait été aux antipodes de ce qui a fait le succès de la série (et des livres, originellement). Les mésaventures de Sansa ont été mises en place, toujours dans un souci de simplification de l’intrigue, mais pas que… TDésormais la rupture livre/série est définitivement consommée sur cet épisode 6 (que je n’ai pas encore vu du reste), sans parler du scandale et des proportions que tout celà est en train de prendre aux USA. Martin aurait peut-être du être un peu plus diligent sur son tome 6, car il est en train de perdre les rênes de son histoire.

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  3. Remarque : la situation de Martin est exactement la même que celle de Leiji Matsumoto, créateur du célèbre Albator, en 1978. La série animée a fini par rattraper le manga papier qui est resté complètement en plan et n’a, à ce jour, pas de fin officielle.

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